Le premier soir du reste de ma vie

L’effet de groupe, ça change un homme

 

Tout le monde ne démarre pas sa vie nocturne entre potes au même âge, dans beaucoup de cas, c’est vers la fin du collège. Dans son cas personnel, la première fois que Jules (le nom a été changé, nda) a été ivre, il était… avec ses parents ! Vous aussi, avez peut-être connu ça. Les rares occasions où l’on peut se soûler à grands coups de flûtes de champagne ! Mais aujourd’hui, nous allons montrer à quel point l’effet de groupe peut vous faire accepter des choses que jamais vous n’auriez imaginées. La première grosse cuite de la vie de Jules, sa première soirée entre potes avec de l’alcool … la veille de sa rentrée en seconde.

 

Soir

 

Bon, on a tous connu la désinhibition de l’effet de groupe. Vous vous dites que si vous avez l’air plus coincé que les autres, vous n’allez pas plaire, donc vous dites oui à tout. En général, cette naïveté s’arrête le jour où vous découvrez que « ah, oui, l’alcool ça peut faire vomir ! »… Mais cette soirée-là, sa naïveté de non-connaisseur des soirées alcoolisées a rendu Jules « complètement stupide » (je cite) :

« Ma première connerie, presque tout le monde l’a faite une fois ! Oui, j’ai accepté de tirer sur une clope … « pour voir ! » J’ai tiré, toussé, crapoté la moitié, été dégoûté. Je pensais que ça allait s’arrêter là, mais ça a été l’escalade !« 

 

 

Ils ont commencé à boire, et Jules a découvert un alcool qu’aujourd’hui il qualifie d’ « alcool de fillette », mais qui à l’époque lui a tapé le crâne : la Manzana. Cette liqueur de pomme, que ses amis mélangeaient avec du Sprite. Du coup, en inculte de la beuverie, il a fait pareil.

« C’était pas mal niveau goût, alors ça m’allait. Ils ont lancé un jeu d’alcool. J’ai découvert cette chose ! Bon, aujourd’hui heureusement je joue à des jeux plus complexes, mais à l’époque c’était « Bois ou gages ». Simple, même simpliste, mais efficace. »

Soir

Jules était déjà soûl lorsqu’il allume un joint. A l’époque, le monde de la drogue était un énorme mystère pour lui, il en était encore à croire que seuls les rastas et les rappeurs fumaient des joints, et qu’ils étaient, pour cela, des TOXICOMANES. « Pour moi, le shit c’était GRAAAAAVE ! » affirme-t-il. Ses amis lui donnent le gage de tirer une latte, sauf que Jules ne savait pas à quoi ressemblait cette drogue, ni même un joint par rapport à une clope. Il ne savait donc pas ce que c’était ! 

 

« Comme j’étais déjà ivre, j’essayais de ne plus boire alors j’ai accepté, pensant que ce n’était QUE du tabac. J’ai tiré, et plus fort cette fois, et j’ai toussé bien-sûr ! Là, ils m’ont dit que c’était un joint, et je l’ai plutôt mal pris. Mais j’allais pas me mettre tout seul à l’écart, et puis au final ça ne m’avait pas fait grand-chose parce qu’en toussant je n’avais pas avalé beaucoup de fumée. »

 

 

 

Soir
Voilà à quoi ressemblait les fumeurs de cannabis pour Jules, à l’époque.

 

Mais, étudions un peu ce qu’en pensent les chercheurs, de cet effet de groupe. Sur le Portail Cairn, on peut lire un rapport sur « L’influence du groupe des pairs sur les usages de drogues ». Il explique très clairement comment les groupes peuvent pousser à un usage, ou à un non-usage des drogues. Ils y citent aussi une étude autrichienne qui montre que « 47,2% des adolescents ont dit appartenir à un groupe stable d’amis (« clique ») et 41,0% sortir souvent avec leurs amis. L’usage ou l’usage abusif de substances sont influencés par les amis : parmi ces adolescents appartenant à une « clique », 26,5% boivent des boissons alcoolisées plusieurs fois par mois, 16,9% ont expérimenté le cannabis et 4,9% l’Ecstasy. Parmi ceux qui ne sont pas membres d’une clique, seulement 15,5% consomment de l’alcool plusieurs fois par mois, 9,9% ont essayé le cannabis et 2,8% l’Ecstasy » (Bohrn et Bittner, 2000).

Soir

 

Une fois remis, Jules a recommencé à jouer, et ses amis ont fait pire. « D’abord, j’ai eu droit au blunt. » Le blunt, ça lui a plus ou moins fait comme le joint, et puis il continuait aussi de boire, donc vous connaissez la musique, les effets s’additionnaient … Et là lui donnent un nouveau gage … « la Soufflette du frère ».

« Je n’avais pas une seule idée de quoi il s’agissait. J’avais quand même la lucidité de me dire que ça n’avait pas l’air très sympathique ! Je dis non. »

Mais en même temps, Jules n’avait plus trop envie de boire … Il essaye de négocier : « vous ne pouvez pas me forcer à consommer de la drogue », « l’alcool j’accepte pour le jeu mais pas la drogue », ce genre d’argument. Ils insistent lourdement, et ça l’énerve … ! Mais vous savez qui gagne toujours entre le groupe et le mec soûl :

« Dans l’état où j’étais, ils ont réussi à me convaincre, surtout après l’argument « de toute façon si ce n’est pas à ce tour, c’est au suivant ! ». J’ai donc découvert la SOUFFLETTE DU FREEEEERE. Et ça fait mal. »

 

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Le principe ? Quelqu’un vous fait une soufflette, donc pour ceux qui ne connaîtraient pas, c’est comme ça, dans la bande de Jules :

 

Même si à l’origine, c’était ça, et c’est pour ça que les américains appellent ça « shotgun » :

(Aaaaah, le Vietnam…)

 

La différence de la soufflette « du frère », c’est qu’au moment où vous vous retirez, quelqu’un arrive derrière vous, vous bloque, et celui qui vous enfumait reprend de plus belle, sans que vous ne vous y attendiez. A ce moment-là, Jules a souffert. Vraiment.

« Je me suis allongé sur le canapé, je toussais comme le tonton de Fernand Raynaud, je tremblais presque, et mon cœur s’emballait ! »

 

 

Soir
« T’en as trop pris, gros… »

 

C’est dans ce genre de moment, qu’un groupe peut prendre une décision stupide. C’est justement après cet épisode qu’ils ont jugé intelligent de sortir. Ils sortent donc, à quatre heures du matin, dans la rue.

 

« Bon, on était à côté de Lyon, à Oullins, et le coin ne craignait pas trop, mais c’était quand même stupide ! On va vers de la lumière, c’est une station-service. Mes potes s’assoient sur la poubelle de verre à côté, pendant que je m’allonge sur la route en chantant Trololo. »

 

 

Soudain, une voiture s’arrête. Elle veut prendre de l’essence. Etant trop déchiré pour arriver à grimper sur la poubelle de verre avec eux, Jules leur crie, avec son extrême lucidité manifeste : « Alleeez les gars, on va lui parler, CA VA ETRE MARRANT ! ». Crétin.

< Bad Dobby ! > *knock-knock-knock*

 

Heureusement ses amis l’ont retenu. Ils sont rentrés, et Jules est allé dormir (ça semble être une bonne idée), et pensait en rester là. Mais non. Et la suite il ne la connaîtra pas une semaine plus tard, ni un ou deux mois, mais TROIS MOIS, trois mois avant que Jules ne se souvienne de la suite de cette soirée. Sauf qu’il n’avait pas réalisé qu’il avait un trou, il n’avait aucun souvenir d’une quelconque amnésie. Et trois mois plus tard, en parlant avec un ami qui était à cette soirée, et discutant d’un anniversaire à venir, son ami dit « ouais, et Thibaut va ramener son bang ! ». Ce à quoi Jules répond « ah bah, cool, je vais pouvoir tester ! », et bizarrement, ça l’interloque. « Mais tu te fous de moi ? On a tous tiré dessus avant la rentrée ! », et Jules qui assure que non, ou alors il n’était pas là, il ne sait plus trop, mais il est sûr que non … Mais si.

« J’ai tiré sur le bang, je suis passé en quelques heures de « je n’ai jamais rien fumé et été ivre qu’une seule fois » à « je me tape des douilles ».« 

Soir

 

Depuis, il a fait d’autres soirées, et consommé moult fois bien plus de drogue et d’alcool que ce soir-là, mais jamais, jamais, il ne lui est plus arrivé d’avoir un trou sans en être conscient. C’est une sensation assez troublante, et cette histoire l’a marqué. Elle montre comment l’effet de groupe peut changer une vie, parce que oui, la consommation de stupéfiants, de la cigarette à l’héroïne, en passant par l’alcool et le cannabis, change une vie. On n’est plus la même personne après avoir consommé pour la première fois, à partir de là, c’est possible. Il serait totalement faux de dire « le cannabis amène à consommer des drogues plus dures », non. En revanche, la première consommation de n’importe quelle drogue est une porte qui s’ouvre. Et à partir de là, il ne tient qu’à notre volonté de laisser entrer ou non les autres drogues. C’est là que l’effet de groupe ne doit plus jouer, car on n’est plus naïf, on sait que tout le monde peut potentiellement accepter de tout tester si il est mis dans les conditions.