La hausse du tourisme morbide

La mort est un business

 

Visiter la Corée du Nord, fouler le sol de Auschwitz, se rendre à Tchernobyl ou encore barouder en Irak, le tourisme de l’extrême ou tourisme noir à la cote depuis quelques années. Décryptage du phénomène.

 

En février dernier lors d’une semaine à Cracovie, j’ai visité en tant qu’animatrice d’une colonie les deux camps d’Auschwitz. La gorge nouée et les yeux larmoyants, notre guide nous a, deux heures durant, relaté les faits du lieu macabre et chargé d’histoire. Nous n’étions pas les seuls à fouler la terre en synonyme d’un devoir de mémoire. Plus d’un million de visiteurs viennent chaque année visiter les camps de la mort. Cependant, un sentiment de frustration et de colère m’envahit. Nous étions des touristes avec nos casques à suivre le guide, certes admirable, mais le suivre au pas de course. Une liberté contrôlée et dictée par la montre. Impossible de prendre le temps de lire les panneaux instructifs ni de tout voir. Aux abords des camps, les toilettes sont payantes et les magasins de souvenirs et autres restaurants dictent le paysage. Les cars engorgent chaque jour la ville de Oświęcim pour se recueillir sur les lieux d’un horrible passé, mais traversent sans aucun regard la ville actuelle . Etais-je sujette à une Disneylandisation de l’holocauste ?

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Néanmoins, le tourisme de mémoire, synonyme de commémoration et recueillement, n’est pas discrédité. Seul le tourisme noir, tendant vers un voyeurisme, dérange. En janvier 2013, un touriste japonais avait fait la une des médias. En touriste de guerre, il visitait la Syrie et ses lignes de front. Marre des vacances paradisiaques ? Vive les vacances de l’horreur avec le dark tourism ! Le tourisme noir est défini comme « l’acte de voyager vers des sites qui sont associés à la mort, à la souffrance et au macabre » selon le Dr Philip Stone, directeur de l’Institute of Dark Tourism Research.

 

Est-ce la fin des vacances sur la plage?  Les voyageurs sont-ils en manque d’adrénaline ? Aujourd’hui, le touriste tend à vivre une expérience plus responsable et sociale. L’aventure et le goût du risque sont aussi à l’ordre du jour afin de rompre une routine ennuyeuse. La tendance est la cumulation des visas. Il faut vivre donc visiter dans l’urgence. Mais l’expérience peut rapidement se transformer en un voyeurisme et pèlerinage conquérant.

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Certains tours-opérateurs ont flairé le filon de ces baroudeurs aventuriers qui souhaitent vivre une expérience unique, en proposant désormais des destinations dangereuses, hors des circuits touristiques habituels. L’idée principale est de dévoiler une facette peu connue de pays maintes fois relayées par les médias, afin de se confronter soi-même à la vision du pays. Malheureusement, cette vision est totalement faussée en Corée du Nord par exemple, avec des guides en permanence sur vos pas, et dirigeant le séjour comme bon leur semble.

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War Zone Tours, propose par exemple des sorties en Irak, Beyrouth, Mexique, Afrique, sur leur site internet, à la limite du dérangeant, avec une page d’accueil sanglante sur fond musical de balles qui sifflent.

Reality Tours & Travel propose, quant à lui, un tourisme « réel » en visitant un bidonville en Inde. Donner à voir le quotidien de l’Inde ? L’idée est belle, mais n’y a t’il pas une forme malsaine à se balader en conquistadors, reflex autour du cou pour un safari photo bidonville? Quel exotisme ! Les fonds seraient apparemment reversés à des associations locales, qui n’en voient pas la couleur…

Le tourisme « réel » va plus loin encore avec des expériences grandeur nature, comme une nuit mouvementée et persécutée dans la peau d’un prisonnier en Lettonie, ou en clandestin à la frontière mexicaine. La question d’éthique pose alors problème, car des individus payent des expériences vécues dans le réel et dans la souffrance par autrui.

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Visiter des lieux de souffrances pour se confronter à la mort et se plonger dans l’histoire est possible, mais avec intelligence. Le tourisme est devenue une véritable industrie, avec ses excès. Si certains profits sont nécessaires pour entretenir les lieux, les dérives sont trop grandes et la fascination morbide poussée à son paroxysme. Un juste milieu est nécessaire d’être établie.

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L’inscription Arbeit Macht Frei au camp d’Auschwitz avait été subtilisée en 2009. Certains individus y trouvent du plaisir à se prendre en selfie. Enfin, une vidéo a laissé la toile perplexe. On y voit un rescapé du camp dansant avec ses petits-enfants sur I will survive. Libre à chacun de trouver sa propre frontière entre bon sens et voyeurisme.

Crédits photos :  Ambroise Tézenas. Il a enquêté en parcourant la planète et s’inscrivant auprès d’agences de voyage de dark tourism. Les heures les plus sombres de l’humanité sont compilées en images dans son livre I was here : tourisme de la désolation.

Solenn Cordroc’h