Keny Arkana

Il me tardait de rencontrer Keny Arkana. Pourtant cette interview a failli ne jamais avoir lieu.
Il y a près d’un an, lassés des débats naissant dans la communauté rap, nous débutions cette longue série d’interviews autour de ses principaux acteurs. Nous souhaitions alors répondre à ses détracteurs, qui l’estimaient « mieux avant ». S’en suivit une longue série de rencontres, de concerts, souvenirs, bières échangées, bouteille de Perrier, de traversées de Paris, de remerciements, de coup de fils… Il est temps : merci à Rocca, merci à Vicelow, merci à Akhenaton, à Manu Key, à Triptik, à Youssoupha, merci à Shurik’n. Merci à eux d’avoir accepté de nous rencontrer et d’avoir accepté de répondre à nos questions. Nous étions conscient d’enfoncer une porte ouverte, mais il nous semblait nécessaire d’y aller quand même. Le rap est une mission, et nous lui devions ce combat.
Nous nous sommes rapidement retrouvés face à une certitude : le rap allait bien. Il a alors été question de cesser car satisfaits du parcours, nous avions nous aussi contribué à prouver, nous l’espérons, à ceux que nous visions que le rap était en pleine forme. C’était sans compter Keny Arkana. Maintenant que notre rencontre a eu lieu, je me rends compte que passer à côté, c’eut été passer à côté de tout. A coté du présent, à côté du passé, à côté de l’avenir, à côté de toutes les questions que nous nous posions. Cette rencontre qui devait durer vingt minutes, s’est prolongée durant près d’une heure, durant laquelle Keny, naturelle et bouleversante, nous a offert le meilleur d’elle-même, si cliché puisse paraître la formule.
Nous n’arrêterons donc pas. Nous continuerons durant les années qu’il reste à SURL à montrer à la France que son rap est bon, que son rap est nécessaire, qu’il est brillant et qu’il est d’une fraicheur désormais salvatrice dans le monde de la musique.
1love !

Salut Keny ! Bon j’ai lu pas mal de choses sur toi récemment… Et j’ai l’impression que le rap, c’est avant tout un vecteur pour faire passer un message, plus un truc qui t’est tombé dessus qu’une réelle passion pour le genre. Tu peux nous expliquer brièvement ton rapport à la musique, puis au rap ?
Oh non non, quand même pas. Le rap c’est aussi une passion. En fait j’ai commencé vachement jeune, je devais avoir 12/13 ans. Donc ça demande quand même de la passion à cet age là. Puis ensuite j’ai fait ça toute mon adolescence. Après, vraiment, la conscience c’est aussi au fur et à mesure, tu grandis, tout ça… C’est vrai qu’au moment où j’ai sorti mon 1er album, j’étais beaucoup plus sur le terrain que artiste. Et à un moment j’aurai pu arrêter la musique, mais je me suis dit que c’était quand même un bon fond pour faire passer un message. Bon, mais c’est clair que c’est aussi une passion. J’ai fais mes classes quoi ! Et puis en même temps, j’ai quand même grandit avec le rap des années 90, qui était assez dénonciateur aussi. Même si c’était pas forcément politique, y’avait souvent un message derrière, pas forcément politique mais au moins social, et c’est ça qui m’a touché aussi. C’est cette sensibilité là du rap qui m’a touchée.

Quelles sont tes influences dans la musique ?
J’écoutais quand même du rap américain. Pas pour les même raisons, parce que je comprenais pas les paroles, mais j’écoutais. En rap français, les NTM, Assassin, IAM, Sages Po… Surtout Assassin et NTM en fait. IAM, j’ai vraiment adhéré à « L’Ecole du Micro d’Argent », avant j’avais un peu de mal. Y’a quand même des morceaux qui m’ont grave touchés, genre « Sachet Blanc », des trucs comme ça…

J’ai écouté le nouvel album. On sent pas ce désir d’aller chercher des prods énormes, de faire des feats, de peser dans le « rap game », et pourtant il y a cette sincérité désarmante et surement ce flow inné qui font de toi quelqu’un qui compte dans la paysage. C’est malgré toi ? Comment tu te places par rapport à ça ?
Ok, y’a pas de feats, mais y’a quand même du boulot ! J’ai l’impression d’avoir essayé d’innover quand même, d’apporter quelque chose dans le rap qui n’existait pas, rien que pour les flows par exemple.

Ouais mais ce truc, tu l’as apporté en arrivant…

Dans le fond, ouais je suis d’accord. Mais quand tu prends « Entre Ciment et Belle Etoile« , il est quand même vachement plus classique au niveau du rap que cet album… J’essaye vraiment de sortir des nouveaux flows. Que ce soit « Capitale de La Rupture », « Gens Pressés », que ce soit « J’ai Osé »…C’est pas un débit classique. Ou du moins le débit naturel auquel tu t’attends avec une instru classique. J’ai essayé de prendre des BPM différents les uns des autres pour justement avoir une manière de rapper toujours différente sur chaque morceau. Et ça c’est purement hip hop, d’essayer de ramener des flows, des concepts, des trucs comme ça. J’ai toujours ce même moteur c’est vrai, mais tout en essayant artistiquement d’apporter ce truc nouveau, en tout cas dans la forme. « Gens Pressés », dis moi quel morceau de rap français ou américain ça te fait penser ?

Bah rien. Mais t’as un flow tellement reconnaissable. En fait le truc que je voulais dire, j’ai l’impression que les journalistes commencent à lancer ce cliché « Keny la rappeuse consciente, le rap c’est un vecteur, moi c’est l’altermondialisme »…
Non mais après c’est vrai. Tu vois par exemple, le journaliste avant me demandait « comment tu te projettes dans la musique ? ». Mais je me projette pas dans la musique ! Je vis au jour le jour. Si je penses à l’avenir, si je me projette, je pense pas à la musique. Je pense à collectivement, qu’est ce qu’on va faire. On vit à une époque charnière ou maintenant il faut faire des vrais choix, parce que sinon, y’aura pas 40 générations derrière nous. Donc quand je me projette, c’est plutôt pour essayer de trouver des projets concrets, genre racheter de la terre pour qu’il y ait de l’espace pour construire, des écoles alternatives, des nouvelles choses, des villages… C’est ça ma projection : c’est moi en tant que petite humaine sur une planète, à une époque charnière ou on sait très bien qu’on ne peut pas continuer comme ça, qu’est ce que je peux proposer? C’est sur ces questions que je me projette, je me demande pas combien de disques je vais vendre. C’est ça qui me prend le plus aux tripes. J’ai une vision assez simple de la vie. Après ça veut pas dire que je néglige la musique et que je la prends de haut. La musique, c’est ma manière de m’exprimer, et c’est quelque chose qui me touche. C’est un truc qui rentre dans le coeur des gens, qui fait parti d’un moment de leur vie, et de pouvoir rentrer dans le coeur des gens de cette manière, ça te donne un pouvoir : celui de les niveler vers le haut, ou les niveler vers le bas. Ca change l’émotion, la musique. Tu peux faire mal à quelqu’un, comme tu peux essayer de le réconforter. Et encore plus quand t’es jeune et paumé. J’ai conscience en cette responsabilité là aussi. J’essaye de faire un peu le bien. Peut-être que j’arrive pas tout le temps mais c’est mon intention en tout cas.

A partir de mes 15 ans, j’étais déjà plus en France, j’avais déjà fait quasiment tous les pays d’Europe.

Tu voyages beaucoup. C’est quoi, ce désir de voyage, c’est l’éternel ado de « Je me barre » qui a la foi ou…
Déjà, j’ai passé mon enfance à fuguer. J’ai commencé très jeune. C’est pour ça que le juge m’a foutu en foyer et s’est mêlé de ma vie. Avant d’être une jeune qui fait des conneries, j’étais juste une fugueuse. Bon, après, forcément qu’après tu fais des conneries, il faut bien manger, se vêtir et tout… Certainement que mes premières fugues c’était pas par plaisir. Mais j’y ai vite pris goût. Fuguer du foyer, c’était génial ! En plus j’avais la réputation d’être une grosse fugueuse, alors y’avait ce coté défi qui s’ajoutait. Mais surtout j’adorais ça. Me sentir libre, aller ou je veux…Même si y’a des galères, la nuit forcément t’as faim, t’as froid, mais au delà de ça y’avait un truc qui me faisait vibrer de ouf. Je suis allée de plus en plus loin. Et plus j’arrivais à aller loin, plus j’adorais. A partir de mes 15 ans, j’étais déjà plus en France, j’avais déjà fait quasiment tous les pays d’Europe. Et de toute façon à partir de 16 ans j’étais même plus déclarée comme fugueuse tellement tout le monde était habitué. Et je crois que maintenant, quand je pars avec mon sac à dos…bah j’ai l’impression d’avoir la même énergie. Il y a toujours cette première passion de partir en terre inconnue, de pas savoir où tu vas, comment tu vas faire…Et j’adore ça. La débrouille, les rencontres. En plus à chaque fois, je vis un peu ça comme une pèlerinage. Je pars avec le bon Dieu et je suis les signes. J’adore faire ça. Si trois fois dans la même journée on me parle d’un endroit, c’est bon, j’y vais… enfin des trucs à la con en fait. Mais j’adore. Et puis ça fait grandir ma foi de ouf. Ca me reconnecte à moi même, à mon intuition, aux miracles de la vie qui font que ça raconte de la magie.

Ça alimente vraiment ta foi, au premier degré ?

Ouais parce que je saute dans l’inconnu et qu’il y a toujours des hyper belles surprises ! Et inversement, quand il y a des épreuves, j’essaye de comprendre pourquoi, je me pose des questions, j’obtiens des réponses, et ça me fait grandir. On m’a déscolarisée très jeune, du coup, les fugues aussi, ça m’a vachement appris à cultiver l’intuition, la perspicacité, le fait d’être vachement connectée au ressenti. Parce qu’en tant qu’être humain, si il t’arrive un truc hardcore, avant même qu’il arrive, tu le ressens. Il faut savoir s’écouter, c’est primordial. J’ai cultivé ça toute mon adolescence, et à chaque fois que je pars, comme c’est toujours vraiment à l’arrache, genre j’ai envie de bouger je prends un billet pour le lendemain et j’me taille, et bien ça me reconnecte à tout ça. Ca me met dans le risque et l’inconnu. T’es obligée de sentir les trucs. Et puis c’est magique. C’est que des belles surprises.

 En France, quelqu’un de bien c’est quelqu’un de cultivé et d’intelligent. Moi c’est pas ma définition.

La suite de l’interview de Keny Arkana chez Surl Mag .