Steve Pitocco – à Koeur ouvert

Steve Pitocco, artiste touche-à-tout se confie dans une interview pour Open Minded. De l’enfance à aujourd’hui, du graffiti à la galerie, son parcours est riche. N’avez-vous jamais vu un coeur avec des ailes sur les bords de l’autoroute ? C’est lui. Des écritures incompréhensibles sur une New Era ? C’est lui. La collaboration Reebok x G-Shock… c’est lui aussi !

– Tu es issu du graffiti, peux-tu m’en dire plus sur cette période ?

Aujourd’hui je fais autre chose, j’ai évolué dans mon travail.
Lors de mon tout premier graff, j’étais tout petit, mon père était garagiste donc il y avait souvent des bombes de peintures qui trainaient, je lui en ai piqué quelques unes et j’ai été faire un graff « Gangster » en 1992 avec un pote, ça c’est arrêté là.
A cette époque on était influencé par les trucs de Mode2.

Personne ne peignait autour de moi, donc il n’y avait pas d’énergie pour être motivé.
Puis vers 14 / 15 ans j’ai commencé a repeindre avec mon petit frère, j’ai repris des beubz qui trainaient chez moi, je suis allé sur un terrain, peindre sur un mur blanc et là s’est faite la rencontre avec Nebay. Il m’a prêté son mur, moi je ne connaissais pas les codes, ni rien… c’est comme ça que j’ai commencé le graffiti.

J’ai rencontré ce gars là, avec de vraies valeurs, un bon esprit, on a voyagé ensemble, on a fait de bon trucs.
Pour moi le graffiti au début c’était le partage, le mélange des couleurs, des origines…
Ca ne m’a jamais intéressé d’aller faire le gangster pour barber des bombes, c’est tellement facile !

Dans mon travail, je ne me suis jamais restreint à la facilité,  j’ai toujours essayé de travailler mon truc, de penser à quelque chose…

Après j’ai arrêté le graffiti, parce qu’il y avait trop d’embrouilles, puis quand tu as pas mal voyagé, peint sur plein de surfaces, je suis passé à autre chose…
J’aime beaucoup le dessin dans son ensemble, et le graffiti c’était un outil qu’on a découvert, qu’on avait à disposition…

Beaucoup de choses m’ont saoulé, des codes, des embrouilles, même par ton crew… alors que c’est censé être de la liberté d’expression, il faut vraiment être dedans pour pouvoir ce rendre compte de ce que c’est…
Je m’en suis vite extrait car dès que tu veux travailler avec une autre personne ou avec une marque dans le graffiti ; il y a un conflit…

– Le Koeurélé, qu’est ce que c’est ?

La première fois que j’ai fais ce logo, j’étais justement avec Nebay à Barcelone, on faisait une peinture sur un terrain, on regardait une palissade où il y avait plein de gueta, dont « La Mano », un logo avec un poing, on ne repérait que ça dans la ville.

Alors on s’est dit que ce serait pas mal d’avoir aussi notre logo, on a donc essayé de travailler ça.
Nebay au début avait une sorte de soleil, un truc positif.

On cherchait des trucs positifs, pour moi c’était le cœur, c’est vrai que beaucoup de gens pensent que c’est « l’amour » mais c’est une sorte de liberté pour moi…

Je le fais apparaitre dans des projets, les ailes me permettent de le faire atterrir ou de le faire s’envoler, c’est la liberté d’amener mon cœur quelque part.

Il a évolué au niveau de la forme avec les années mais pas au niveau du fond, c’est un cœur avec des ailes parce que je suis quelqu’un qui ne cherche pas à faire du mal mais à évoluer dans mon domaine, à partager. Ça me reflète bien.
Voir ce logo dans un terrain désaffecté, crasseux, c’était une touche de couleur un peu marrante et différente avec une pointe de féminité…

Aujourd’hui, il m’arrive de l’utiliser dans mes toiles, quand on voit le koeurélé dans mon travail c’est vraiment que le projet été chanmé, c’est un peu comme un label, je m’autorise à le mettre quand il y a eu un bon feeling…

– Es-tu toujours actif dans la rue ?

Beaucoup moins mais ça m’arrive, j’en ai encore besoin.
Je vais surtout faire des trucs sur les trottoirs ou coller des affiches, après il n’y a pas spécialement l’adrénaline de la rue, du risque…

Je le fais de temps en temps, mais je ne me dis pas constamment qu’il faut que je fasse quelque chose dans la rue. Il n’y a pas que le graffiti il y a plein d’autres choses autour, et j’aime faire un peu de tout.

Je n’ai jamais été un vandal, j’ai toujours été tranquille.

– Dorénavant tu es un artiste reconnu, comment expliques-tu ton parcours ?

C’est là où une caméra serait intéressante, je t’aurais montré mes deux mains et je t’aurais dit ba voilà. J’ai l’exemple de mes parents, je suis quelqu’un qui produit beaucoup, qui travaille beaucoup. Donc quand tu lâches des graines un peu partout, certaines germes.

Après je ne pourrais pas expliquer pourquoi, quelqu’un qui essaye de produire quelque chose de lui, il n’essaye pas forcément de plaire donc c’est peut-être le temps…

Dans mon travail j’essaye d’avoir une certaine lignée et de ne pas sortir de là, d’être humain avec les gens, de rester simple. J’ai déjà l’immense chance de faire ce que j’aime dans la vie.

Depuis que je suis tout petit, c’est ce que j’aime faire, être créatif : avoir des idées et les mettre en place que ce soit avec une bombe ou sur une toile, avec des affiches ou pour une marque. Je me suis enrichi au fil du temps, j’ai fais une école de design industriel pour avoir des méthodologies et des armes.

Je suis un électron créatif, je suis ouvert à pleins de trucs, tout dépend du feeling.

– Donc tu es totalement Open minded ?

Totalement ! Je corresponds à l’esprit ?

Aujourd’hui les frontières explosent et si tu n’es pas ouvert d’esprit, que tu ne vas pas puiser à droite à gauche, pour un artiste c’est faire fausse route. Tu es obligé de voyager, de t’ouvrir aux autres, d’aller faire des trucs avec d’autres artistes…

– Quelles sont tes inspirations ?

La question des références est toujours assez difficile, bien sur il y a plein de référents mais pas forcément au niveau de la peinture, beaucoup de choses m’inspirent.

La première influence et pourquoi je me suis tourné vers ça, c’est Dali, le premier peintre que j’ai connu. Mon père travaillait à l’école Estienne, dans une imprimerie, qui imprimait les livres de Dali, il a eu la chance de travailler avec lui pour reproduire ses œuvres, il y avait alors plein de lithographies et d’images chez moi.

Après dans le graffiti, dans tout ce qui est street, il n’y a pas un nom qui me vient en tête, je trouve qu’aujourd’hui tout se ressemble… mais plein de choses me plaise.

– Tu utilises une technique de peinture particulière, que tu appelle « le Fil » – peux-tu m’en dire plus – pourquoi travailler de cette manière ?

On va en revenir au logo, il y a toujours deux fils derrière le koeurélé pour lui donner une direction, c’est un lien entre tout mon travail, différemment traité mais il y a toujours un fil. C’est vrai que Pollock l’a utilisé aussi mais c’était plus sous forme de pulsions, de projections.

Je trouve qu’il faut revenir à quelque chose de précis, donc j’aime bien essayer de maitriser ce fil, passer du temps à le travailler, à le dompter.

Comme dans le graffiti il y a aussi cette idée là, tu proposes un jet de peinture au mur alors qu’avec un pinceau tu imposes quelque chose, une vision sur ta toile et justement le fil c’est laisser une part d’aléatoire.
Ça n’impose pas quelque chose, ça propose : comme une esquisse, une énergie.

Je travaille sur l’imaginaire, la sensibilité et ce fil donne cette part de non-fini, d’aléatoire et de dompter ce fil sans y arriver je trouve ça plus intéressant que de contrôler une technique.

– Tu as travaillé avec beaucoup de marques, comme Reebok x G-Shock / New Era / Lacoste, quelles expériences en retires tu ?

Travailler avec des gens qui ont d’autres connaissances, comme des commerciaux c’est intéressant. Bien sur j’ai eu pas mal de mauvaises rencontres ou de déceptions avec des marques qui n’étaient là que pour du profit.

Alors qu’aujourd’hui, quand les marques m’approchent, elles me laissent carte blanche.
Par exemple, sur la collaboration Reebok x G-Shock j’ai été les voir en les regroupant. En France ces deux entités n’avaient jamais travaillées ensembles et d’avoir une visibilité à 360, ça rajoute de la contrainte et comme je te l’ai dit tout à l’heure je ne travaille pas dans la facilité et d’avoir des cahiers des charges de temps en temps c’est intéressant.

C’est savoir se contraindre, et j’en ai besoin.
C’est avoir une expérience avec d’autres univers, et ça tout dépend des gens.

Avec New Era, j’ai créé 9 modèles normalement pour l’Europe mais finalement ils les ont proposé à l’international, c’était agréable.

– Feet on the ground / Heart flying / Head in the stars – C’est une philosophie de vie ?

C’est une phrase qui me suit avec le temps… la tête dans les étoiles, le cœur volant c’est le koeurélé, les pieds sur terre c’est que je me méfie pas mal de certaines relations ou certains projets.

J’ai une autre phrase qui me suit pas mal, que j’ai un peu remixé à ma sauce : « il vaut mieux mettre son cœur et ne pas trouver les mots, que de trouver les mots et de ne pas y mettre son cœur » (ndlr : ref. Gandhi ou carte postale en Bretagne)

– Tu viens de réaliser la vitrine colette pour Pentax, pourquoi cette collaboration ?

Il m’ont appelé pour créer une vitrine pour colette, comme j’avais déjà fait une vitrine pour Reebok et que ça c’était bien passé, ils m’ont fait confiance.

Pentax m’a laissé carte blanche pour mettre en avant le Q10 de Pentax avec 100 coloris, et donc m’est venu l’idée d’avoir 100 couleurs de fleurs. Donc de mettre les appareils sur des tiges, pour garder le coté minimaliste, japonais.
Ces tiges étaient peintes de différentes couleurs, donc cela donnaient des courbes de couleurs, du mouvement.
La marque a été réactive, la vitrine est itinérante et part donc à l’étranger.

Des projets à venir ?

Je me concentre à travailler mon univers, j’ai appris pas mal de choses pour pouvoir réaliser mes trucs.
Nous avons fait des pendentifs, avec le koeurélé, il y a 3 coloris, numérotés, découpés par des machines numériques et assemblés à la main. C’est unisexe, ça va à tout le monde.

Je suis entrain de voir pour faire un moule de mon cœur, essayer de bouger, faire des résidences à l’étranger, faire des collaborations avec d’autres artistes… à voir.

– Are you really Open Minded ?

Squizzer ou posca ?
C’est chaud, parce que j’utilise les deux pour les coulures mais pas pour le même travail. Pour du gros gueta : squizzer mais je dirais que je suis plus Posca, j’utilise pas mal de petits stylos pour remplir des interstices dans mes toiles. Synonyme de précision.

legal ou vandal ?
Legal

Vodka ou whisky ?
Ni l’un ni l’autre, je suis plutôt vin, mais alcool fort : rhum !
C’est aujourd’hui beaucoup utilisé pour les mojitos, parce que c’est un alcool doux mais j’aime les trucs parfumés… comme la weed ! (rires).

 

Rencontre avec l’artiste dans son atelier le mardi 12 décembre.
Plus d’infos ici.

www.stevepitocco.com

 

By Guillaume Trichet.