John Talabot : « Cet album est peut-être le premier et le dernier »

Il s’est produit ce week-end au Pitchfork Festival Paris et il a encore été magnifique. Toujours trop méconnu par chez nous, il devenait indispensable pour la France de connaître John Talabot, un bienfaiteur de la deep house et un prophète au pays de la makina.

Entretien fleuve avec ce que l’Espagne – terre aride pour l’électronique – compte parmi ses plus belles plantes : John Talabot. Fais nous mal Johnny Johnny Johnny.

L’album est sorti depuis un moment maintenant et comme tu as déjà joué deux trois fois à Paris depuis, tu sais comment le public Français reçoit ta musique ?
John Talabot :
Je ne sais pas ! Je veux dire, j’ai discuté avec quelques journalistes Français et ils semblaient très enthousiastes mais je n’ai pas vraiment eu de retours officiels en fonction des pays. Donc je ne sais pas dans quelle mesure il se vend. Par exemple, j’ai eu de très bons échos en Espagne mais j’ai pu les avoir parce que c’est là où je vis. Et à Londres j’ai pu discuter avec le public où on m’expliquait qu’on trouvait mon album partout. Donc là, tu sens comment le public réagit mais je ne veux pas non plus devenir obsédé avec ça.

Dans ma chronique de ton album, je l’ai qualifié de « Silent Shout de la deep house, qu’est ce que tu en dis ?
John Talabot :
Hmmm. Je ne sais pas trop. Je n’ai jamais ressenti ma musique comme de la house parce que je ne l’ai jamais conçu en tant que telle. Je conçois la house uniquement comme de la musique de club. Et l’album n’est pas du tout destiné aux clubs. Mais la house est un des styles les plus voués à la mutation donc à la fin tu ne sais pas toujours ce qui est encore de la house ou pas. C’est en fonction de ton feeling. Donc je ne sais pas si c’est de la house. Par contre être comparé à The Knife, c’est vraiment énorme parce qu’à mon sens c’est un des groupes les plus importants qui aient existé.

Il y a beaucoup de points communs entre vous…
John Talabot :
vraiment ?

Oui. Ils sont fans de techno et comme toi ils ont eu la volonté de faire muter le genre.
John Talabot :
ouais je pense aussi qu’ils sont très fans de techno, la manière dont ils produisent montre qu’ils sont fans de Plastikman. Donc ouais je pense que leur approche de la pop musique se fait via la techno et dans un sens, c’est vrai, on a ça en commun, mon approche de la pop se fait de la même façon : via l’électronique. J’ai d’ailleurs découvert la musique électronique avec des groupes de pop. J’aime tellement The Knife que si tu me compares à eux, je suis aux anges.

Et chez eux comme chez toi, la texture, la matière est techno ou house mais l’intention ne l’est pas du tout.
John Talabot :
c’est exactement ce que je voulais : un album que tu puisses écouter chez toi. Je voulais que cet album soit facile à écouter mais pas dans le sens « pop gratuite ». Donc j’ai pensé à élaborer une sorte de voyage que tu peux suivre au long de l’album et où il se produit quelques complications.

Tu vas à l’inverse d’une idée existant depuis le début de la musique électronique : on ne fait pas d’album que des tracks. Le maxi, c’est le format roi. Qu’est ce qui finalement t’a fait pencher pour un album fait d’un seul et même marbre comme ça sans que l’on puisse y dégager le moindre single ?
John Talabot :
à l’origine, j’avais une compilation de titres pas hyper cohérents que je voulais divisés en EPs. Et puis j’ai commencé à réfléchir à comment produire un album domestique, une œuvre qui puisse s’écouter lorsque tu cuisines ou que tu écris un mail, etc. C’était vraiment important pour moi d’élaborer un album qui accompagne l’auditeur. Donc j’ai travaillé dans cette direction.

Et quels genres de choses tu écoutes chez toi justement ?
John Talabot :
du hip hop assez mainstream, des nouveautés, des 12 inches de Chicago House, de la disco, de la musique africaine… Pendant que je composais l’album, j’écoutais beaucoup de King Tubby par exemple. Je peux écouter vingt fois la même chose parce que je vais sentir vingt fois des choses différentes. C’est peut-être pour ça que mon album n’est pas facile à écouter la première fois mais au bout de la cinquième tu commences à être vraiment à l’aise avec. Il n’est pas facile d’accès mais tu peux l’écouter en boucle et être surpris à chaque fois.

Est-ce que tu considères l’album comme une entité à part entière ?
John Talabot :
Oui, complétement. J’ai beaucoup étudié la tracklist. À chaque fois que je composais un titre, je savais où il irait sur l’album en fonction de son humeur. Donc je les ai ordonnés en voulant rester simple et de la manière dont je voudrais l’écouter. Mais c’était important pour moi de rester simple.

C’est pour ça qu’il y a comme une trame narrative dans l’album ?
John Talabot :
Ouais, elle est plus ou moins présente en fonction des morceaux mais je me suis pas mal inspiré de Ennio Morricone. Je voulais qu’il y ait quelque chose de dramatique dedans comme dans El Oeste. D’ailleurs, je l’ai appelé El Oeste parce lorsque je l’ai fini, il y avait quelque chose dedans très proche d’un film de Sergio Leone. Donc effectivement il y a vraiment des parts de l’album qui sont « cinématiques » dans ce sens là. C’est très visuel comme musique, tu peux facilement imaginer quelque chose en écoutant ma musique. Je suis une personne qui rêvasse beaucoup quand j’écoute de la musique, j’adore penser au visuel de la musique et ça doit déteindre dans mes productions.

Ça s’entend énormément. Tu as étudié le cinéma ou les Arts visuels ?
John Talabot :
Ouais ! Mes études étaient liées aux arts visuels, ça a une part très importante dans ma musique. Pourtant je n’ai toujours pas fait de clips pour aucun des titres de l’album pour l’instant.

Mais tu voudrais ?
John Talabot :
Je ne suis pas sûr. J’y réfléchis encore en ce moment.

Et tu t’es déjà demandé quel film irait avec fIN ?
John Talabot :
Je ne sais pas… Je ne sais pas. C’est une bonne question. Je n’y ai jamais pensé encore, c’est curieux. Mais un film d’Herzog irait à merveille.

Ha ouais ? Aguirre ?
John Talabot :
oui ou Fitzcarraldo. Bon l’album n’est pas aussi extrême mais vraiment un de ceux là. Le premier titre d’Aguirre est de Popol Vuh et il m’a toujours énormément inspiré.

C’est amusant parce que le film se déroule dans la jungle et j’ai eu ouïe dire que tu détestais que l’on qualifie ton album de « tropical ».
John Talabot :
C’est vrai. Mais je pense que le film d’Herzog n’est pas un film tropical. Il se déroule dans la jungle mais le film n’est pas autour de ça. C’est plus comme une jungle dévorant une personne. Donc ça n’est pas tropical du genre « whou ! Il fait chaud et humide, on fait la fête ». Je ne me suis jamais senti une personne vraiment attirée par les tropiques donc… C’est étrange, des titres comme Mathilda’s Dream m’ont apportés des retours type « c’est un album lumineux » ou « j’adore écouter ce que tu fais quand il fait beau et chaud et que je suis dans mon jardin » et je me dis que ça n’était pas du tout l’état d’esprit dans lequel j’étais lorsque j’ai produis l’album.

Ça doit être à cause des bongos…
John Talabot :
(rires) ouais. Mais c’est peut-être vrai ce que tu dis, certaines personnes doivent aimer un même morceau de plusieurs façons différentes et ce qui semble triste pour toi et peut-être en fait hyper heureux pour quelqu’un d’autre. ..

Mais j’imagine que ça doit être étrange d’entendre les gens interpréter ton album différemment de l’idée que tu t’en faisais.
John Talabot :
oui mais c’est aussi agréable de voir que l’auditeur s’approprie ta musique et qu’ils l’aime à sa façon. Tu ne peux pas contrôler ça. Et tu n’as pas à le faire.

Comme on se disait que ton album avait quelque chose de très narratif dans sa trame, je me demandais quels genres d’œuvres extra-musicales avaient pu t’inspirer.
John Talabot :
Je ne sais pas. Je crois que le processus de création est déjà suffisamment inspirant en soi pour moi. Pour l’album, je savais que je voulais faire une œuvre hors du temps donc je me suis concentré sur les textures, les cordes, les synthés, tout ce qui pourrait me permettre d’atteindre mon but. Mais comme ça n’est pas un album à singles, tu ne sais pas si ça marche ou pas. Donc la chose la plus difficile a été de savoir si les gens considéreraient l’album comme une œuvre à part entière avec des chansons solides ou juste une suite d’expérimentations. Ça a été la chose la plus difficile à faire. Donc quand j’ai senti que c’était le cas, que l’album était fini, j’ai posé « fin » (fin en espagnol, ndlr) et c’est devenu le nom de l’album.

C’est donc pour ça…
John Talabot :
oui, c’est le mot qui me venait tout le temps à l’esprit quand je travaillais sur l’album et que je stressais. Je me disais tout le temps « il faut que je finisse. Il faut que j’arrive à la fin ». Et à un moment je me suis aperçu que je composais des titres qui n’avaient plus rien à voir avec « fIN », juste pour éviter de finir cet album et je me suis dit qu’il était temps de le clore. Finir l’album a été vraiment une des plus grosses difficultés pour moi.

Et sortir un premier album qui s’appelle « fin », ça n’est pas un peu commencer par… la fin ?
John Talabot :
(rires) oui mais je ne sais pas si j’en ferai un autre alors c’est peut-être le premier et le dernier (rires).

Et le dernier s’appellera « commienzo » (le début) ?
John Talabot :
Peut-être ouais. Mais tu ne sais jamais quel album va être le dernier. Je ne sais même pas si je vais en faire encore un. C’est quelque chose que tu dois sentir. Pondre cet album a été très difficile pour moi. J’étais un peu perdu à cette époque. C’est un mélange de plein de choses personnelles. Ma vie et celle de John Talabot (son nom de scène) se croisaient à ce moment là et je n’étais concentré que sur ça, j’ai perdu trop de choses à cause de ça et je ne sais pas si je voudrais vivre cette situation à nouveau. C’était vraiment très dur.

C’est vrai que le processus a semblé être douloureux chez toi.
John Talabot :
ouais. Je suis sûrement trop obsédé par la musique donc ça a été trop éprouvant pour moi de faire cet album. Tu sais, tu peux composer dix morceaux en une journée, les trouver tous nuls et les jeter le soir. Ça n’est pas comme écrire des emails toute la journée. Si tu as fait huit heures d’email dans la journée, ça aura été fructueux, utile. En musique, tu peux passer huit heures à composer sans que rien de valable ne sorte. C’est vraiment frustrant.

Et quand tu produis, tu as un but précis à atteindre, une idée en tête ? Ou tu procèdes au fur et à mesure sans savoir où tu vas atterrir ?
John Talabot :
Oui j’ai un but précis. Je sais exactement ce que je veux mais tu sais quand tu fais de la musique électronique, il y a toujours cet aspect innovant. C’est un domaine où tu as moins envie de faire des chansons typiques. Avec de l’électronique, tu vas envie d’explorer, de voir jusqu’où tu peux aller donc à la fin tu dois sentir ton songwritting et ta production puis faire en sorte que les deux collent ensemble. Je suis producteur depuis longtemps donc mes talents là dedans c’était quelque chose que je voulais vraiment mettre au service de l’album. Mais tenter quelque chose de pop et d’innovant à la fois, c’était plutôt nouveau pour moi et c’était toute l’ambition de l’album. Et ça a été difficile pour moi par moment.

C’est pour ça que tu caches ton visage et que tu as choisi un pseudonyme ? Créons heureux créons cachés ?
John Talabot :
Oui et non. Disons que je n’ai pas forcément besoin de me cacher pour créer mais je ne suis pas à l’aise avec l’idée de voir mon visage partout dans les magazines. Je ne le sentais pas du tout donc j’ai voulu faire des photos de presse quelque chose d’un peu artistique et qui me convenait en terme d’image. Je ne montre pas mon visage sur les photos mais je joue sans masque sur scène donc tu peux voir mon visage si tu le souhaites. Mais je déteste faire des interviews vidéo. J’en ai fais qu’une mais c’était pour la Red Bull Academy où j’avais un rôle d’enseignant pour des aspirants producteurs. Ça ne me gênait pas dans ce cadre là.

Tu ne veux pas que l’on parle plus de l’artiste, de l’individu, que de sa musique.
John Talabot :
oui même s’il y a une grande part de ma vie dans cet album. Mais c’est bon de séparer sa vie privée de sa carrière. Concrètement, en Espagne, il y a un magazine dont j’ai fait la couverture. Tu imagines, si j’avais ma tronche en affichée partout où je vais. Si je vais chez le disquaire et que je vois mon visage placardé… c’est étrange.

Ça te colle une sorte de pression ?
John Talabot :
Non. C’est juste que ça me met dans une situation embarrassante.

Rien à voir mais j’ai entendu que tu faisais un « puzzle » tes productions. Qu’est ce que tu entends par là ?
John Talabot :
Ho je vois ce que tu veux dire. Non je disais ça au début, je voyais souvent mes productions comme un puzzle à remonter parce que j’utilise beaucoup de samples. Tu vois j’aime beaucoup d’artistes d’origines, d’époques, et de styles différents donc quand tu remontes tous les samples ensembles ça donne une sensation de monter un puzzle. Mais pour l’album je n’ai pas procédé de la sorte.

D’ici on a le sentiment qu’il n’y a pas vraiment de scène à Barcelone. Il y a quelques bons artistes éparses mais pas de scène à proprement parler. Est-ce que c’est parce que tu n’est finalement connecté à aucune scène et que tu as grandi artistiquement de façon autonome que tu sonnes si « unique » ?
John Talabot : hé bien, si je ne suis connecté à aucune scène à Barcelone, c’est bien parce qu’il n’y en a aucune. Enfin, il y a une scène, mais c’est plus des copains. Nous avons une scène mais nous n’avons pas un son propre. Tu vois Cologne a son propre son, Paris a son propre son, Barcelone, non. Pour vous, c’est facile de le vendre, il y a une tradition autour tandis que nous, à Barcelone, nous avons un son très hétéroclite, on n’a pas ce socle commun, on n’a jamais eu non plus de labels puissants donc on se contente de sortir tous les bons efforts sans grande cohérence artistique.

Est-ce que c’est pas une manière aussi de libérer tes productions ? Quand une scène est trop importante dans une ville, il est très dur de s’en affranchir. Par exemple, à Berlin c’est dur de produire de la techno sans faire de la minimale ou alors c’est délicat de produire à Cologne sans être imprégné du son de Kompakt ?
John Talabot :
Oui ça peut être un avantage aussi c’est vrai. Il n’y a pas le poids de l’héritage et les jeunes producteurs n’ont pas le préssion du succès de leurs prédécesseurs. Après je pense que la musique est cyclique, Daft Punk a été bouleversant, c’est revenu dans le son français avec Justice et puis il y a eu Tigersushi et après ça sera quelque chose d’autre comme Pilooski. Mais d’un autre côté vous avez beaucoup de modèles. David Guetta est Français, non (rires) ? Je plaisante mais même ça, ce gros producteur mainstream international, nous ne l’avons pas. Les gros labels en Espagne veulent uniquement développer de la musique qui pourra se vendre dans le territoire. Nous n’avons aucune intention d’exporter. Ça marche comme ça chez nous.

Et tu as été autodidacte ?
John Talabot :
oui, je n’ai jamais pris de leçons. Je ne connais pas la musique sur un plan technique. J’ai tout découvert sur le tard. Mais j’ai rencontré des gens qui m’ont beaucoup aiguillés et ça m’a fait devenir plus un producteur qu’un musicien au sens premier du terme. J’ai eu peur pendant longtemps que ça me limite sur l’album et pourtant je suis parvenu à mes fins.

Mais du coup ta conception de la musique n’est pas encore trop biaisée par la technique et tu peux te mettre plus facilement dans la peau de ton auditeur.
John Talabot : je suis encore très « auditeur », oui. Mais je pense que tu ne peux pas être un musicien sans être un bon auditeur donc même si j’apprenais plus la musique, ça ne changerait pas. Mais c’est vrai que l’album fait totalement partie de mes goûts musicaux. Je ne cherchais pas forcément à être révolutionnaire, c’est dur aujourd’hui de l’être, nous sommes entourés de musiques tout le temps depuis le plus jeune âge. Mais la musique que j’ai composée pour cet album correspond totalement à ce que j’écoute. Et surement que pour le prochain album, je devrais redevenir un auditeur pendant un bon moment avant de pouvoir repartir sur un nouveau projet. C’est important de se renouveler. Un musicien doit avoir une vraie période de recharge avant de se lancer. Quoi qu’il en soit tu dois le sentir. Te poser devant un bureau en te disant que tu dois composer, ça donne fatalement une mauvaise chose.

Comme tu fais pas mal de DJs sets, ma dernière question portera là dessus : tu as forcément une petite astuce, un titre qui marche forcément ?
John Talabot :
hmmm non. Je ne fais pas trop ça.

Vraiment ?
John Talabot :
Oui, je n’ai pas vraiment d’astuce ou de titre magique. Je ne sais pas. Quel titre fonctionnerait forcément ? (il réfléchit, ndlr) Non vraiment, il n’y a rien qui fonctionne forcément. En ce moment je passe un remix d’Axel Bauman mais je ne me souviens plus du titre original. Et je ne peux pas te garantir que dans un mois je le passe encore. J’ai vraiment faim là, pas toi ?

Oui.

Ainsi s’achève ce bel entretien avec John Talabot : sur un steak.